Partager Plutôt que compenser : l’exemple du Marais de Brouage

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par Jean-Marie Gilardeau, ancien maître de conférence à l’Université de Poitiers.

 Le marais de Brouage, d’une superficie voisine de 11 000 hectares, est constitué par l’ancien golfe de Saintonge, situé en Charente-Maritime entre Charente et Seudre. Il offre la particularité d’être le fruit de l’envasement progressif d’une baie et de n’abriter aucun estuaire. Après avoir été le théâtre d’une activité salicole florissante, il s’est peu à peu gâté; situation qui a conduit, au début du XIXème siècle, à la réalisation de grands travaux à fin d’assainissement.

L’originalité des aménagements alors effectués, sous forme du creusement de chenaux et fossés, ainsi que de la mise en place d’ouvrages (écluses, vannes …) est qu’ils se sont traduits par le regroupement des propriétaires au sein d’associations syndicales foncières, en charge de l’entretien du réseau hydraulique et de la gestion des niveaux d’eau.

Longtemps le territoire a été occupé exclusivement par des prairies naturelles à creux et à bosses dédiées à l’élevage de bovins. Ce n’est qu’il y a moins d’un demi-siècle, sous l’effet conjugué de la politique agricole orientée vers le productivisme et du progrès technique, que sont intervenus les premiers labours.

Dans une perspective purement économique, priorité était donnée à l’assèchement. La reconnaissance des qualités intrinsèques des milieux humides est un phénomène récent. La signature de la convention internationale de RAMSAR en 1971, l’affirmation, en 1992, que l’eau fait partie du patrimoine commun de la nation, la constitution, la même année, d’un réseau écologique européen (natura 2000) avec pour objectifs la conservation des habitats propices à l’hébergement des espèces animales et végétales menacées de disparition, la reconnaissance de la multifonctionnalité de l’agriculture productrice de denrées alimentaires, mais aussi d’aménagement du territoire, de gestion de l’espace et de protection de l’environnement, l’élévation, par la loi du 23 février 2005, des zones humides au rang de secteurs à sauvegarder, sont autant d’étapes qui jalonnent l’inversion des tendances.

Aujourd’hui, il n’est plus contesté que les milieux humides méritent considération, et qu’eu égard aux services qu’ils fournissent, ce serait sacrilège de ne pas les protéger contre les périls qui les guettent.

A l’image de l’ensemble des espaces agricoles et/ou naturels, ils ont pour caractéristiques d’être à la fois rares, fragiles et non renouvelables. Au surplus, ils sont un réservoir de ressources naturelles (eau, biodiversité, paysages). Plus encore que d’autres sites, ils sont exposés au double danger que représentent le trop plein et le vide.

L’attractivité du territoire suscite des convoitises multiples. D’un point de vue économique, l’agriculture, l’ostréiculture, l’aquaculture, la saliculture et le tourisme sont autant d’activités concurrentes. Sur le terrain des loisirs, la chasse, la pêche et la randonnée réunissent de nombreux adeptes. Dans un tel contexte, l’originalité des lieux est menacée.

Elle l’est tout autant par le risque de déprise, d’abandon, auquel sont exposés les secteurs les moins aisément accessibles. Dans le domaine de la qualité de l’eau, de la diversité de la faune et de la flore et de la beauté des paysages, le développement des friches n’est pas moins préjudiciable que l’excès de présence humaine.

Face aux atteintes dont le marais est susceptible d’être victime, deux attitudes sont possibles. La première consiste à accepter des pertes, sous réserve de l’organisation d’une juste compensation. La seconde revêt la forme d’une défense acharnée de l’existant.

S’agissant d’un site à nul autre pareil, il est à redouter que la compensation soit un leurre.

Une fois une parcelle de marais sacrifiée, jamais elle ne pourra être reconstituée ailleurs.

A supposer qu’il soit concevable de conférer un caractère humide à un espace qui en était antérieurement dépourvu, le régime hydrique qui sera le sien, les animaux et les végétaux auxquels il servira d’habitat, et les paysages dont il sera le support seront différents de ceux qui caractérisaient l’endroit détruit.

Telle est la raison pour laquelle, aux alentours de Brouage, l’option a été prise d’éviter, mieux de préserver. La défense passive fondée sur le zonage (site classé, réserve naturelle, site natura 2000) et les mesures de police (IOTA) ont été complétées par une défense active qui consiste à privilégier le vivre ensemble plutôt que le chacun pour soi.

Les ingrédients de la réussite sont le territoire, les acteurs et les projets.

En la circonstance, le périmètre d’intervention a été aisé à déterminer. Il est constitué par les parcelles où terre et eau se mélangent, lesquelles correspondent à la sphère de compétence des associations syndicales de propriétaires. Administrativement, l’aire géographique en cause se déploie sur 12 communes et 2 intercommunalités.

Les acteurs dont la fédération est requise appartiennent à diverses catégories. Dans la mesure où le territoire repose sur une assise foncière, il est impératif d’associer les propriétaires, privés et publics, à la démarche. Il est tout aussi indispensable de rallier à l’objectif poursuivi les usagers des lieux; tâche d’autant plus complexe qu’ils sont divers et variés : éleveurs, céréaliers, ostréiculteurs, chasseurs, pêcheurs, randonneurs, défenseurs de la nature …Une place doit également être réservée aux élus ( maires, délégués communautaires, conseillers départementaux et régionaux), à l’administration (DREAL, DDTM) ainsi qu’aux structures spécialement compétentes dans les domaines de l’eau et de la ruralité (Agence de l’eau, Conservatoire de l’espace littoral et des rivages lacustres, SAFER …).

Le moyen de réunir tous ceux que l’avenir du marais ne laisse pas indifférents consiste en la mise en place d’un comité de pilotage (COPIL) où les représentants de chaque groupe d’intéressés peuvent faire entendre leur voix.

Le choix d’un cap requiert des connaissances et des compétences. A un comité technique (COTECH), composé de sachants en provenance des mêmes horizons que les membres du COPIL (chambre d’agriculture, section régionale conchylicole, ligue pour la protection des oiseaux, conservatoire d’espaces naturels, fédérations départementales de chasse et de pêche …) ou d’organismes à vocation scientifique (Forum des marais atlantiques), il revient d’étudier les modalités de réalisation des opérations envisagées.

Le troisième élément du triptyque est le financement. Là comme ailleurs, l’argent constitue le nerf de la guerre. Aucune source de deniers ne doit être négligée. Fonds publics et privés sont les bienvenus.

Une fois les protagonistes rassemblés à l’initiative de l’un quelconque des futurs partenaires, une première phase est consacrée à transformer les divergences en convergences. La tâche est redoutable en présence de groupes qui jusqu’alors, au mieux s’ignoraient, au pire se détestaient. Le meilleur moyen de mettre de l’huile dans les rouages est de recourir aux services d’un animateur auquel mission est confiée d’établir les conditions du dialogue et de rapprocher les points de vue.

Passée la période d’apprivoisement, vient celle de la collaboration, traduite par l’établissement d’un programme cohérent d’actions à entreprendre.

Dans le cadre du marais de Brouage, le dénominateur commun est la volonté affichée par tous de préserver un espace unanimement jugé remarquable. La gestion équilibrée de la ressource en eau, le maintien et la coexistence d’activités économiques primaires viables, la promotion d’un tourisme vert et doux, la valorisation des patrimoines architectural et culturel sont

les axes autour desquels a été articulé le projet. Le pari a été fait que la poursuite d’objectifs, de prime abord parfois contradictoires, pouvait être à l’origine de l’émergence d’un cercle vertueux. Dit autrement, l’affrontement a été délaissé au profit du partenariat. La compétition a été invitée à céder la place au partage.

A supposer la collaboration érigée en principe, reste à lui donner consistance.

Contrairement à ce qui est trop souvent affirmé à tort, ce ne sont pas les outils juridiques qui font défaut pour atteindre le but recherché.

Qui dit volonté d’agir en commun, dit recours aux groupements. Dès lors qu’il a été admis que le plus sûr garant d’un avenir conforme aux attentes était le maintien de l’activité d’élevage, l’option a été prise de créer, d’une part, une association foncière pastorale (AFP) et, d’autre part, un collectif d’éleveurs. A l’association foncière pastorale il sera demandé d’exécuter des travaux d’intérêt général (défrichement, création de parcs de contention …) et d’organiser la mise à disposition du sol au profit des candidats à son exploitation. Le collectif d’éleveurs, auquel a été reconnue la qualité de groupement d’intérêt économique et environnemental (GIEE) est destiné à contribuer à l’identification (signe distinctif), à la transformation (atelier de découpe) et la commercialisation (circuits courts, restauration collective) de la production de ses adhérents, mais aussi à leur faciliter l’accès aux aides agro-environnementales (MAEC).

L’esprit d’équipe imprègne également les collectivités locales. Les communautés de communes (bassin de Marennes) et d’agglomération (Rochefort Océan) territorialement compétentes ont scellé une entente, en vue de servir au mieux la cause du marais.

Le contrat est l’auxiliaire naturel de tout partenariat. Il offre la possibilité de définir des droits et des obligations adaptés aux ambitions et aux moyens de chacun. Dès conclusion, il devient la loi des parties, ce qui a pour conséquence de garantir l’obtention du résultat recherché.

Dans le cadre d’une convention multilatérale, il va être procédé à une répartition des rôles et des tâches. Agence de l’eau (Adour/Garonne), conseil régional (Nouvelle Aquitaine), conseil départemental (Charente-Maritime), intercommunalités, associations syndicales de propriétaires et quelques autres vont œuvrer en commun. Au titre du volet eau et biodiversité vont être entreprises des actions de restauration et d’entretien du réseau hydraulique, de gestion quantitative et qualitative de la ressource en eau, de lutte contre la prolifération des espèces envahissantes (rongeurs aquatiques, écrevisses de Louisiane, jussie …), de facilitation de la circulation et de réimplantation d’espèces migratrices (anguille).

Dans le domaine de l’élevage, l’accent sera mis sur le soutien à l’installation de jeunes agriculteurs et à la transmission des exploitations, ainsi que sur la rémunération des prestations à caractère environnemental et la compensation des contraintes naturelles.

Sur le terrain touristique et culturel, la création de voies de desserte fonctionnelles, l’identification et la signalisation des éléments à caractère patrimonial, l’organisation de circuits de découverte et d’événements festifs seront à l’ordre du jour.

Le recours à la technique contractuelle permet l’exploration du champ des possibles. L’inconvénient est que la volonté exprimée par les parties se heurte quelquefois à la rigidité des dispositions d’ordre public. La prolifération et l’enchevêtrement des normes sont de nature à épouvanter les plus téméraires. Subordonner la réalisation de la moindre action à une kyrielle d’études d’impact (eau; site classé) et/ou d’incidence (natura 2000) et d’enquêtes publiques, est contre productif.

L’idéal serait, sur la base de prescriptions minimales générales, d’autoriser la construction d’un édifice juridique conforme aux contingences locales.

Dans l’attente d’une hypothétique harmonisation et simplification de l’arsenal législatif et réglementaire, rien ne serait pire que de céder au découragement. L’expérience prouve qu’une forte dose d’opiniâtreté et d’imagination, alliée à un solide sens de la négociation, peuvent suffire à éviter le désastre, à réduire les conflits, à compenser les imperfections de l’actuel système.

La liste des outils mobilisables au service de la défense du territoire n’est pas limitative. L’obtention du label RAMSAR, au titre des zones humides d’envergure internationale, la création d’un parc naturel régional, figurent parmi les pistes dont l’exploration est envisagée.

A la vérité, le programme d’actions est composé de pièces semblables à celle d’un puzzle. De la capacité des intervenants à procéder à leur assemblage découlera le succès ou l’échec de l’opération.